Opération DAHLIA

L’opération « Dalhia » et le « Jouet des Flots »

     Dans la nuit du 2 au 3 février 1944, une page d’histoire de la seconde guerre mondiale s’est écrite sur la plage de l’Ile Tudy en face de la maison de famille du lieutenant de vaisseau Le Hénaff, rue des chardons bleus. Cette page connue de quelques historiens de la résistance, des anciens des services spéciaux, des marins et des habitants du pays bigouden méritait un hommage particulier. C’est ce que la mairie de l’Ile Tudy, en partenariat avec le Patrouilleur de Haute Mer « LV Le Hénaff », en présence de l’Amicale des Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale (AASSDN), avec la participation de la PMM de Quimper, du monde combattant et des habitants a décidé de concrétiser le samedi 23 avril en dévoilant une plaque commémorative. Cette cérémonie présidée par Monsieur Jean-Luc Videlaine, Préfet du Finistère, sera l’occasion d’évoquer la mémoire des héros de l’opération « Dahlia » et du « Jouet des Flots », mais aussi le courage et la détermination de la population sans laquelle cette page d’histoire de la guerre clandestine n’aurait pas été possible.

     Il faut remonter un an avant, au 21 janvier 1943 exactement, pour bien comprendre ce qui va se jouer sur cette plage de l’Ile Tudy. Le Commandant Paul Paillole, chef du contre espionnage français, rencontre à Alger le jeune enseigne de vaisseau de l’aéronavale Yves Le Hénaff qui souhaite rejoindre les réseaux de renseignement qui oeuvrent clandestinement dans la France occupée : « Sa vive intelligence, sa volonté obstinée de se battre tout de suite face à l’ennemi auront raison des quelques réserves que m’inspirent sa jeunesse et son inexpérience. Alors s’établira entre ce garçon et moi ce dialogue dépouillée de mondanités, d’artifices, en marge de la discipline, où deux hommes confrontent leurs problèmes et établissent leurs liens. C’est dans ce contexte et en lui seul due réside le mystère des Services spéciaux et le secret de leur valeur ».

     C’est ainsi que dans la nuit du 14 au 15 juin 1943 après quatre mois de stage en Angleterre et une opération esthétique de la face destinée à le rendre méconnaissable, Le Hénaff sera parachuté dans le Finistère avec son radio, le lieutenant canadien Vanier. Pendant huit mois il sera en Bretagne l’infatigable animateur d’une mission d’évasion du réseau « TR jeune », dirigé par le capitaine Vellaud (dit Toto), et l’organisateur des liaisons maritimes avec l’Angleterre. C’est dans ce contexte que se situe l’opération « Dahlia ». L’objectif de cette mission consistait à exfiltrer vers l’Angleterre par la mer Pierre Brossolette, journaliste et homme politique, Emile Bollaert et Emile Laffont du Comité français de la Libération, le Commandant Jouhaud, d’autres résistants en particulier bretons, des aviateurs alliés (américains, anglais et belges), les trois officiers du réseau Dahlia : le lieutenant de vaisseau Yves Le Hénaff, le lieutenant canadien Vanier et, le lieutenant Cann, plus le lieutenant Challan-Belval des « TR » (appellation du contre espionnage offensif français à l’époque). Les 32 membres de cette opération devaient embarquer sur une vielle pinasse le « Jouet des flots », achetée spécialement pour cette évasion à Douarnenez et convoyée à Concarneau pour être immatriculée avec un nouveau rôle d’équipage afin de tromper les allemands. Pressé par le temps, le patron pécheur Emile le Bris de Douarnenez et son fils Désiré, ne purent embarquer comme prévu un marin de l’Ile Tudy. Lors de son approche de la plage, dans une mer déjà démontée et par nuit noire, la pinasse a talonné vraisemblablement dans les parages de la roche du Teven.

     Malgré ce problème de navigation, les 32 embarquèrent à la nuit tombée sur le « Jouet des Flots », sous le commandement du LV Le Hénaff, afin de rejoindre une vedette britannique au large d’Ouessant. Une voie d’eau apparut en approche des récifs de l’île de Sein, compromettant gravement l’expédition et la transformant en fortune de mer. Par une périlleuse manœuvre, ils parvinrent à gagner la terre à Feuten Aod près de Plogoff. Les membres de l’opération se séparèrent afin d’échapper aux recherches de l’occupant. Certains furent découverts à Audierne, arrêtés, emprisonnés, et connurent une fin dramatique comme Pierre Brossolette qui, interrogé, se défénestra d’un immeuble de l’avenue Foch de la Gestapo pour ne pas parler sous la torture, et le lieutenant de vaisseau Le Hénaff qui mourut étouffé, aux pieds de son ancien radio le second maître Alexis Le Douguet, le 2 juillet 1944 dans ce wagon qui l’emmenait en Allemagne que Christian Bernadac a qualifié de « train de la mort » (64 sur 100 déportés ont trouvé la mort dans ce wagon).

     Emile Bollaert connut la déportation, il deviendra par la suite préfet du Rhône et gouverneur de l’Indochine. Jouhaud deviendra général d’armée aérienne. D’autres ne connurent pas le même sort et sont morts en camp de concentration. Les pilotes américains et anglais de la RAF réussirent à rejoindre l’Angleterre. Parmi eux l’aviateur américain Roy Davidson, rescapé de cette expédition, a relaté en 1993 son histoire avec beaucoup d’émotion et d’admiration pour tous ces hommes et ces réseaux qui lui ont permis en février 1944 de s’évader de France.

     Tous ces officiers de renseignement, des actions et opérations spéciales de l’époque, qui ont donné leur vie pour la France, ont leurs noms gravés sur le mémorial qui leur est dédié à Ramatuelle et certains sur la plaque commémorative apposée par l’AASSDN en 2010 à Buchenwald. « Fanfan », surnom qui avait été donné par le Commandant Paillole au Lieutenant de vaisseau Le Hénaff, fait partie de cette cohorte de héros qui sont allés au-delà de leur engagement pour le pays. Avec cette plaque commémorative du « Jouet des flots » sont honorés aussi tous ceux qui discrètement et dans l’ombre au sein de la population ont oeuvré afin que ces héros puissent accomplir leurs missions respectives, qu’ils soient des « Travaux Ruraux » appellation du contre espionnage français de l’époque, des services de renseignement militaire, du BCRA, des réseaux de la France libre, de l’Intelligence Service ou du Special Operation Executive (SOE britannique)… Peu importe les querelles de spécialistes, ils étaient la France, ils se battaient pour la liberté. Qu’ils soient célèbres aux yeux des historiens, ou simples marins comme François Guyader dit « Fanchon » venu de Loctudy en plate avec Jean Marie Le Roux pour surveiller la mer, où membres de la famille Le Hénaff, tel Roger frère du lieutenant de vaisseau qui joua un rôle discret et crucial dans cette opération, tous méritent le même respect et l’hommage de ceux qui n’oublient pas.

     Sur la plaque commémorative, qui sera dévoilée par le Général Bernard Aujoulet délégué pour le Finistère de l’AASSDN et le Général Philippe Le Hénaff, figurent de part et d’autre de la photo du « Jouet des Flots » la médaille du patrouilleur de Haute Mer « LV Le Hénaff » et celle de l’AASSDN, qui depuis les années 70 parraine ce bâtiment de la Marine nationale qui porte le nom de l’un de ses héros sur toutes les mers. Au cours de la cérémonie des enfants liront le nom des 32 passagers qui ont embarqué sur cette pinasse transformée en fortune de mer du coté de la pointe du Raz. A la fin de la cérémonie le capitaine de vaisseau (r) Xavier Guilhou, vice président national de l’AASSDN, président départemental et administrateur national de la FNCV (Fédération Nationale des Combattants Volontaires) et président du comité de la SMLH (Société des Membres de la Légion d’Honneur) du pays fouesnantais, remettra, à titre militaire, la croix de chevalier de la Légion d’honneur au capitaine de frégate Eric Wacongne dont le cursus dans la Marine incarne cette continuité entre le passé et le présent des engagements opérationnels et discrets que nos soldats assument désormais sous toutes les latitudes.

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